L’orgueil (et la vanité)

https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20190314orgueil.mp3?_=1

Il y a la vanité, et puis il y a l’orgueil. On les confond souvent et pourtant, ils ne fréquentent pas le même monde : la vanité est un défaut, mais qui ne mange pas beaucoup de pain ; l’orgueil est une tout autre paire de manches, et il n’a pas été rangé sans raison parmi les pêchés capitaux.

La vanité est cette petite fierté, ce petit contentement de soi qu’on ressent lorsqu’on a réussi quelque chose (une partie d’échecs, une tarte, un tableau, un exercice ou un article de blog) : on plastronne, alors (le roi n’est pas notre cousin !) pour exprimer cette joie un peu infantile. C’est un défaut car, bien souvent, notre réussite est pour l’essentiel due au hasard, aux circonstances, aux autres. Mais enfin ! cela ne va pas très loin et cette vanité s’apparente un peu à une certaine expression du bonheur de vivre, à la joie de gambader sous le soleil.

L’orgueil, c’est tout autre chose. L’orgueil, d’abord, ne se voit pas toujours. Il peut être apparent – c’est à cette occasion qu’on le confond parfois, à tort, avec la vanité – mais l’orgueil le plus profond, le plus grave, le plus orgueilleux, reste dans l’ombre, secret. Car l’orgueil ne se croit pas forcément le plus fort ou le plus intelligent ; il croit seulement ne pas avoir besoin des autres et s’admire de cette autonomie. L’orgueilleux est celui qui croit – pour des raisons de résistance plus peut-être que de talent – qu’il peut vivre sa vie dans le monde sans les autres. Non pas forcément matériellement mais psychologiquement, socialement, affectivement.

L’orgueilleux se glorifie, dans le secret de son cœur – car il peut revêtir toutes les apparences de l’humilité – de sa capacité à ne dépendre de personne, de sa liberté totale et vaine. Il pratique un onanisme généralisé à base de sublimations diverses mais reste arc-bouté sur cet objectif idolâtre : avancer seul, sans rien demander d’important aux autres humains car demander aux autres humains serait déchoir.

L’orgueilleux ne demande donc rien à personne et il s’enfonce progressivement dans sa solitude qu’il devient de plus en plus difficile de rompre, comme il est de plus en plus difficile à Lucifer de freiner la chute où son orgueil l’a emporté. Si c’est un pêché capital, c’est que l’orgueil est rupture de la relation, négation du lien, force symétriquement contraire à celle de l’amour : l’amour cherche à tisser le lien ; l’orgueil le défait. Le pauvre orgueilleux (car il est malheureux, au fond) peut d’ailleurs ne pas s’en rendre compte, son absence de vanité l’empêchant de voir l’orgueil tapi au fond de lui : pas de paille, pas de poutre – peut-il s’illusionner..

Je pense qu’il y au fond de l’âme des orgueilleux une angoisse de la dissolution : cette hantise de la dépendance vis-à-vis des autres est une hantise de se dissoudre dans le lien avec les autres : serai-je encore moi si j’ai besoin des autres ? Existerai-je encore si je suis dépendant de quelqu’un, si je me laisse entraîner dans l’amour, si j’avoue ma faiblesse ?

L’orgueilleux hurle son angoisse et referme ses écoutilles pour ne pas prendre le risque d’être absorbé.

Et c’est malheureux pour les autres ; et c’est malheureux pour lui.

A quels signes – écrit Lytta Basset – commence-t-on à se douter qu’on est dans l’aveuglement ? – Quand on remarque que les autres souffrent à cause de nous.”.

On pourrait probablement écrire aussi : A quels signe reconnaît-on qu’on est dans l’orgueil ? Quand le vide autour de nous se fait.

6 réflexions au sujet de « L’orgueil (et la vanité) »

  1. Tellement juste ; l’orgueil a bel et bien à voir avec l’effort désespéré de l’ego pour “prendre la main” sur-vivre , préserver des forces qui en réalité sont un mur entre le soi et l’autre , entre soi et soi . Merci pour vos articles toujours si pertinents et agréable à lire.

  2. emotionsdefemme – Narbonne - France – J'ai eu un parcours professionnel atypique. Architecte urbaniste, restauratrice puis cadre commerciale, j'ai été frappée par une maladie neurologique fin 2013 qui m'empèche de dormir. J'ai profité de ces nuits blanches pour recommencer à dessiner et à écrire des poèmes qui traduisent mes « Emotions de femme. »
    emotionsdefemme dit :

    Comme toujours tes réflexions sont pertinentes et nous permettent de réfléchir sur des sujets aussi divers que variés … Merci Aldor.

  3. Sylvie Ge – Nouvelle-Zelande, Grande-Bretagne, Canada, etc. – I find inspiration from different forms of poetry (White, haiku, Prynne ) and everyday life to feed this experimental blog. I have devoted my time to writing and poetry since 2015, after working as an academic at the University of Canterbury from1995. Photos are mine unless stated otherwise. Canon digital. Je m'inspire librement de differentes formes de poesie (White, haiku, Prynne) et du quotidien pour alimenter ce blog de poesie visuelle. Je me consacre maintenant entierement a l'ecriture, apres avoir quitte la vie universitaire (Universite de Canterbury) en 2015. Les photos sont les miennes, sauf indication contrary. canon digital
    Sylvie Ge dit :

    Quelle belle reflexion sur la vanite et l’orgueuil. Je suis certaine de souffrir a l’occasion de vanite, dont je me console en me disant qu’etre vain c’est egalement etre en vie, j’espere etre epargnee de l’orgueuil.

  4. Belle réflexion en effet et qui donne à penser. L’orgueilleux dites-vous, souhaite ne dépendre de personne, il ne demande rien d’important aux autres. Mais généralement on passe aussi beaucoup de temps à demander aux autres des tas de choses qu’ils nous aiment, qu’ils nous reconnaissent, qu’ils nous comprennent. Tout l’inverse de l’orgueil donc. Mais c’est peut-être aussi une autre forme d’enferment car tout est également centré sur soi. L’orgueilleux a chassé les autres mais le « demandeur » les a absorbé. Peut-on sortir de l’enfermement ?

    1. Aldor – Paris, France – Un Parisien qui blogue, Un deuxième improvise, Un troisième se promène, Un quatrième montre des images, Un cinquième écrit. Ce sont pourtant les mêmes : https://improvisations.fr, https://aldoror.fr, https://promenades.improvisations.fr, https://images.improvisations.fr, https://lignes.improvisations.fr, https://notes.improvisations.fr
      Aldor dit :

      Vous soulevez un vrai lièvre – jusqu’à un certain point.

      On demande beaucoup aux autres, c’est vrai. Mais à ceux à qui on demande le plus, qui sont ceux qu’on aime, notre demande est infiniment respectueuse, si on aime vraiment (ce que l’aimé(e) doit accepter, avec confiance et courage – accepter qu’on l’aime vraiment). Ceux qu’on aime, ce sont justement ceux dont on veut être infiniment proche, avec lesquel(le)s on veut se fondre, y compris physiquement mais sans pour autant vouloir les manger, comme disait Simone Weil. On respecte absolument leur altérité et on les aime dans leur altérité. C’est pourquoi on les aime tels qu’ils sont, sans condition préalable, sans leur demander de changer d’abord, de se fondre dans un moule.

      Ils sont les seules personnes qui nous apprennent l’altérité parce que nous voulons les posséder sans les soumettre, dans une tension, une vibration continuelles.

      Et l’amour, c’est ça. Et ça n’est pas un enfermement en nous-mêmes, c’est la seule véritable ouverture vers l’autre.

  5. A ne pas confondre avec la fierté, qui a quelque chose de solitaire et de farouche aussi, mais qui a davantage à voir avec la dignité.
    L’orgueil, c’est avant tout se croire supérieur aux autres, et cela n’est pas étonnant que les grands orgueilleux aient été des hommes très solitaires, (Napoléon, Louis XIX) ne pouvant plus se fier à personne.
    belle réflexion. j’aime bien ta voix, Aldor. Elle est agréable.
     •.¸¸.•`•.¸¸☆

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.