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Avidité


 

K. et moi discutions hier soir, même si le mot n’a pas été prononcé, de l’avidité, thème qui lui est cher et dont elle me parle souvent, comme d’un repoussoir. L’avidité est cette attitude qui consiste à tenter de profiter au plus des choses, de maximiser leur utilité, comme diraient les économistes, d’en “avoir pour son argent” comme on le dit plus couramment, cette attitude qui nous fait vouloir tirer le maximum de chaque jour de vacances et considérer chaque jour de repos comme une perte, qui nous conduit à finir toute bouteille pour ne pas en gâcher une seule goutte, qui nous conduit à considérer le monde, le temps et les êtres comme un bien dont il faut jouir le plus possible. C’est l’attitude de Dom Juan qui, sachant que sa vie est brève et que tout ce qui est sous ses yeux ne lui sera pas éternellement donné agit toujours comme pressé par l’urgence parce qu’au bout de tout chemin, c’est la mort qui attend.

Face à l’urgence et à l’avidité,  il y a l’attitude inverse, marquée, dirait Pierre Bourdieu, par la distinction et l’élégance. La distinction consiste justement à se comporter dans le monde comme si l’on était riche de tout (mais d’abord de temps et de vie), comme si rien n’était urgent, comme si tout nous était donné – et d’abord l’éternité : rien ne nous presse ; il est inutile de coller aux choses, d’en user (et finalement abuser) comme d’un bien qui sera bientôt perdu : avançons dans le monde avec nonchalance.  L’élégance est là : dans cette attitude de retrait volontaire, dans ce mini-Tsimtsoum par lequel nous renonçons à l’avidité et à la goinfrerie, pour passer dans la vie (et dans les cocktails) avec élégance et noblesse, en nous retenant de nous empiffrer comme le font les parents de Chihiro. Soyons dignes et distants.

L’avidité est si vulgaire !

Et cependant.

Il ne faut pas être avide car l’avidité déforme et plie notre rapport aux choses, nous conduit à confondre le Plus et le Mieux et à adopter une approche monétarisée, mercantile et comme avare des choses. Et tout en est sali ; et tout en est gâché.

Mais il faut aussi savoir reconnaître la valeur des choses, et la grâce qui nous est faite. Et c’est la conscience de la brièveté de la vie, la conscience de l’urgence de toute chose qui, plus que tout, est le signe de cette valeur.

Ici encore et encore une fois, ce sont les deux bouts qu’il nous faut savoir tenir.

7 réflexions au sujet de « Avidité »

  1. Tout dépend de quoi on est avide…
    D’argent, d’amasser des biens matériels, ou de ce que possède le voisin : et on est dans la vulgarité, la cupidité. On s’empiffre.
    De rencontres, de lectures, d’amour, de s’emplir les yeux et tous les sens de belles choses, et le mot prend tout de suite une tournure plus élégante, littéraire qui me plaît infiniment…on déguste, on goûte la vie…
    Ah…les mots, les mots et leurs sens multiples… 😉
    ¸¸.•*¨*• ☆

    1. Dans le premier cas, bien sûr.

      Mais, même d’amour ou de lectures, de rencontres, d’aventures, faut-il être avide ? Je le pensais. Mais ce que me dit Katia me conduit à envisager autrement les choses.

        1. … Il ne s’agit pas de ne pas aimer. La gourmandise entendue comme une appréciation complète ne pose aucun problème. L’avidité, c’est autre chose ; c’est quand on essaie de se gorger parce qu’on considère qu’autrement, quelque chose aura été perdu.

  2. Mmm, du haut de mes trois pommes je dirais : c’est quand on n’est pas avide qu’on apprécie vraiment la valeur des choses. On déguste pleinement chaque bouchée, qu’importe le nombre d’assiettes 😉 Cela dit, merci de nous faire réfléchir, Aldor.

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