La trahison des clercs

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Dans ce livre écrit à la fin des années 1920, La trahison des clercs, que j’ai lu il y a bien longtemps, Julien Benda parlait de cette propension des intellectuels à trahir leur fonction, non pas en s’engageant dans l’action, ce qui est très bien, mais en militarisant leur pensée et en acceptant de mettre celle-ci non plus au service de la vérité mais à celui de l’efficacité.

Dans les périodes de tension, deux camps se forment, parce que la matière et l’action sont ainsi : elles fonctionnent sur un mode binaire et manichéen, celui du tout ou rien, du vainqueur et du vaincu, du maître et de l’esclave ; il faut, dans le combat, et quels que puissent être nos scrupules, nos réserves, nos regrets, nos doutes, choisir son camp, y compris parfois entre peste et choléra. Et il n’y a rien à redire à cet engagement physique, politique, militant, que commandent les nécessités de l’action. Mais la pensée n’a pas à entrer dans ces cases. Elle doit demeurer libre, se refuser à l’embrigadement des choses, ne se laisser guider que par le souci de la vérité. Et pour cela, parfois, trahir en pensée son propre camp.

Esthétiquement, la pensée d’Antigone, son entièreté, sont admirables : comment ne pas être profondément épris de cette créature sauvage et intransigeante ? Mais il est rare que vérité et entièreté fassent bon ménage, rare que la vérité soit entièrement séduisante. Cela ne doit pas empêcher de s’engager mais invite à garder son quant à soi, sans forcément totalement adhérer. Engager son corps mais garder sa pensée libre.

Le clerc qui ne trahit pas est celui qui accepte de trahir son camp si la vérité le demande. C’est le Georges Bernanos des Grands cimetières sous la lune ; c’est la Simone Weil qui, partie elle-même combattre dans les rangs des Brigades internationales, écrit à ce même Bernanos tout le dégoût que lui inspire le sang inutilement versé.

S’engager mais ne pas mettre sa pensée en uniforme, et assumer cette position inconfortable.

 

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Un commentaire

  1. 24 mai 2021
    Reply

    C’est tellement vrai…surtout de nos jours où la Pensée, davantage que de se mettre en uniforme, adopte la livrée changeante du caméléon, suivant ainsi un obscur courant qui empêche les intellectuels de s’engager vraiment…
    Pour s’engager intellectuellement, il faudrait se dégager de certaines contingences peu reluisantes et ça, effectivement, ça n’est pas confortable.
    •.¸¸.•`•.¸¸☆

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