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Justice et amour


 

Le 24 juillet 1942, Etty Hillesum reproduit, dans son journal, un passage de L’Europe et l’âme de l’Orient, de Walter Schubart :

“Le dépérissement du sens de la justice, depuis l’époque des Tartares, a eu aussi, de façon inattendue, une effet positif, quoique limité aux esprits les plus illustres de la culture russe. Celle-ci a ouvert la voie à la reconnaissance du fait que l’idée de la justice n’est pas le principe suprême de l’éthique, et qu’au-dessus d’elle s’élève l’idée de l’amour, qui, au-delà du juste et de l’injuste, de la faute et de la vengeance, referme pour toujours la source des conflits humains dans un grand geste de bonté capable de tout pardonner, de tout purifier et, de ce fait, rend possible l’avènement du royaume de Dieu sur terre. Cette idée centrale du Christianisme qui, au temps de son apparition comme de nos jours, s’est toujours heurtée à une très vive résistance, a été justement plus facilement adoptée par l’élite morale de la Russie et cultivée par elle avec plus de sérieux qu’en Europe occidentale, qui souffre d’une surestimation du principe de justice, qu’elle est de ce fait incapable de dépasser. C’est peut-être la volonté de la providence d’avoir amoindri chez les Russes la conscience de la justice, afin que la doctrine christique du primat de l’amour puisse être au moins réalisée – une fois de temps en temps – en un endroit de la terre.”

 

Le primat de l’amour sur la justice ! Comme cette idée est dérangeante, encombrante, révolutionnaire ! Car la justice dont il s’agit n’est pas une justice bébête, grossière ou littérale. C’est d’une justice compréhensive, englobante, intelligente, humaine –  juste, qu’il s’agit ; d’une justice qui tient compte des circonstances, des différences de conditions, et qui ne se réduit en aucun cas au traitement égalitaire ou équitable. Eh bien ! même cette justice là, qui fait au mieux, elle n’est pas le principe suprême.

C’est l’illustration de ce passage, de ce long passage poétique de la Première épître aux Corinthiens, de Paul, où il est dit que même si l’on fait tout bien, qu’on est juste et plein de foi, rempli de bonté et animé par l’humilité, s’il manque l’amour, c’est comme s’il n’y avait rien. Et c’est aussi ce qu’illustre, chez Luc, la Parabole du fils prodigue, où l’on voit ce fils, parti à l’aventure et qui a tout dilapidé, être accueilli comme un roi par son père alors que celui resté à la maison, qui a fait tout ce qu’il fallait faire et a supporté sur ses épaules tout le poids des choses, ne reçoit rien.

La littérature russe a su rendre cela. Le prince Mychkine, dans l’Idiot, de Dostoïevski, ne pratique pas la justice mais l’amour. Il ne donne pas à chacun selon son mérite ; il va au-delà ; il pratique l’amour. Et c’est aussi ce que veut dire, dans le même roman, parce qu’elle l’a compris au fond d’elle-même même si elle n’arrive pas à l’exprimer, Aglaé Epantchine : “Vous n’avez pas de tendresse, vous n’avez que de la justice. Par conséquent, vous êtes injuste.

Qu’il puisse y avoir quelque chose au-delà de la justice que nous avons déjà tant de mal à atteindre, à mettre en oeuvre et parfois même à poursuivre, est quelque chose d’étonnant. Un basculement est nécessaire au delà de l’horizon tendu par notre intellect, au delà du calcul et de la raison. Quelque chose qui est justement ce à quoi ouvre l’amour.

Peut-être suis-injuste mais j’ai le sentiment que là est très précisément ce qui sépare fondamentalement Simone Weil d’Etty Hillesum. Simone Weil est une juste, une juste parmi les Justes, qui pousse au plus loin qu’on puisse, par l’esprit et sa vie, la justice. Etty Hillesum connaît un cheminement très proche mais qui va infiniment plus loin car il est irradié par l’amour.


 

En illustration musicale de l’enregistrement de mon propos, Underwear, de Pulp, chanté par Hailey Tuck dans son disque “Junk”.

 

5 réflexions au sujet de « Justice et amour »

    1. Bonjour, Marie-Anne,

      Je ne suis pas théologien, et ne défend pas du tout une religion ou une autre. Il me semble toutefois que l’amour n’exclue pas la justice. Une fois que le juste a été constaté, l’amour peut venir et éventuellement tout chambouler…

          1. Enfin…, un peu ça mais pas exactement ça : l’amour peut déroger à la justice mais il ne doit pas être franchement et fortement injuste – me semble-t-il.

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