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Tutoyer le monde


Nous tutoyons les animaux. Il ne viendrait à personne l’idée de vouvoyer une vache ou un chat. Nous tutoyons également les créatures et les éléments, comme François, dans son cantique des créatures ; disons “Tu” à la lune et à l’arbre, à l’eau et au feu ; tutoyons l’être humain que nous considérons comme un frère parce qu’il nous a aidé, comme l’Auvergnat de Georges Brassens ; et les croyants, dans leur prière, s’adressent à Dieu en disant “Tu”.

Ce “Tu”, qui nous vient spontanément à l’esprit et à la bouche quand nous nous adressons aux créatures marque la familiarité. La familiarité au sens premier et originel du terme – je veux dire : la conscience, profondément ancrée en nous, d’être tous membres de la même famille, de partager, avec ces êtres, une communauté d’origine et de destin. Nous sommes non seulement embarqués sur le même navire bleu traçant sa route au milieu des étoiles mais sommes – et c’est ce que marque le “Tu” – parties d’un même tout, d’une même création indissociable.

C’est pourquoi la catastrophe écologique nous heurte et nous blesse plus profondément que nous ne saurions le dire, plus profondément peut-être que nous n’en avons conscience. Ce n’est pas seulement la survie de l’homme en tant qu’espèce ou ses conditions de vie futures qui nous préoccupe et nous touche dans la destruction à laquelle nous assistons ; c’est la blessure qui nous est à nous-mêmes infligée et que nous ressentons comme telle : quelque chose de nous-même est affecté, quelque chose de nous-même s’effiloche, se corrompt et se perd dans ces animaux qui disparaissent et cette terre qui s’immondice. C’est à nous-même que le coup est porté.

Nous en prenons conscience. Quelque chose, au fond de nous, est touché et proteste au spectacle de ce monde sali et diminué. Quelque chose qui ne relève pas de l’empathie portée à l’autre mais de l’attention portée à nous-même.

Et en ces jours où tout se brise et disparaît qui paraissait donné pour toujours, se fait jour la conscience du monde. Au monde, nous disons “Tu”.


PS : Au départ, une conversation avec les enfants et les filles de Katia : qui tutoie-t-on et qui vouvoie-t-on ?

PS 2 : je me rends compte que je décris ici le sentiment océanique dépeint par Romain Rolland. C’est exactement cela, ce sentiment d’être partie d’un tout dont il parlait à Freud.


En fond sonore, on peut entendre Opening, de Philip Glass, interprété par Víkingur Ólafsson.

3 réflexions au sujet de « Tutoyer le monde »

  1. j’aime beaucoup ce nouvel accompagnement musical tout au long de ton improvisation….et le temps laissé à la musique à la fin permet de méditer sur tes mots….c’est très bénéfique, je trouve
    quant au tutoiement….je me souviens d’avoir appris le notre père et le je vous salue marie avec le vous et ensuite il nous a été demandé de le changer en tu……peut-être est-ce pour ça que je prends le parti de dire tu très souvent……ce serait sans doute plus simple s’il n’y avait que le tu….

    1. Oui, Maly. Je ne prie pas mais je me souviens que les prières, avant, vouvoyaient. Alors que le Tu me paraît tellement plus adapté à ce que je ressens…

      Quant à l’accompagnement musical, il faut que les musiques s’y prêtent mais il est agréable de laisser la pensée résonner. Un peu comme une fumée qui s’élève.

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