Je demeure étonné devant notre capacité à cloisonner notre esprit et à vivre et à agir dans ce monde si hétéroclite, si rempli de contradictions. Étonné et ravi. Car il ne sert à rien de pleurer au prétexte des malheurs du monde. Il faut rire. Rire et aimer et faire ce que nous pouvons sans céder au découragement et à l’immensité de la tâche.
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« La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose. Quand elle s’exerce jusqu’au bout, elle fait de l’homme une chose au sens le plus littéral car elle en fait un cadavre. Il y avait quelqu’un, et, un instant plus tard, il n’y a personne. »
A l’idée d’être en dette, d’être redevable, d’être débiteur, certains d’entre nous sentent une immense angoisse dont la force et la prégnance sont telles qu’elles pervertissent chacun de leurs gestes, chacun de leurs comportements, chacune de leurs pensées, y compris dans les moments les plus intimes : ne rien devoir ; surtout ne rien devoir et à cela tout sacrifier.
Sans amour pour le renouveler sans cesse, le régénérer sans cesse, lutter à chaque instant contre le laisser-aller, la paresse, la vieillesse, et la facilité ; sans amour pour remettre de la verticalité dans ce qui aurait sinon tendance à décroître et à s’effacer ; sans amour pour relier, tout en respectant l’altérité, ces îles que chacun d’entre nous formons, pour faire le premier pas en brisant le silence, pour éclairer le monde de notre sourire et de notre attention ; sans ces gestes sans cesse répétés d’amour et cette main toujours à nouveau tendue, le monde mourrait.
Si grand est le poids, dans notre imaginaire, dans nos représentations, de des ces héros et personnages de mythes, de contes de fées et de romans qu’on peut se demander s’il n’y a pas, en eux, une vérité et une réalité plus grandes qu’on ne veut se l’avouer.
Peut-être – sans doute au bout du compte – ne peut-on pas être à la fois totalement à une tâche – ce qu’exige l’attention – et dans le même temps s’ouvrir (ou se laisser aller ?) à cette sorte de distanciation qu’est l’humour.
Que chacun de nous fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu’il croit devoir anéantir chez les autres.
Peut-être faut-il, pour ressentir vraiment certaines choses, les recueillir dans le silence, les absorber dans le silence, et dans le silence les laisser mûrir et s’épanouir. A vouloir les dire, les exprimer, les mettre en mots, on risque non seulement de les gauchir, de les affadir ou de les détourner de leur sens premier mais, plus radicalement, de ne pas leur donner le temps.
C’est pourquoi la catastrophe écologique nous heurte et nous blesse plus profondément que nous ne saurions le dire, plus profondément peut-être que nous n’en avons conscience. Ce n’est pas seulement la survie de l’homme en tant qu’espèce ou ses conditions de vie futures qui nous préoccupe et nous touche dans la destruction à laquelle nous assistons ; c’est la blessure qui nous est à nous-mêmes infligée et que nous ressentons comme telle : quelque chose de nous-même est affecté, quelque chose de nous-même s’effiloche, se corrompt et se perd dans ces animaux qui disparaissent et cette terre qui s’immondice. C’est à nous-même que le coup est porté.
