On peut, lorsqu’on est content, se contenter de son contentement, et tomber ainsi dans la satisfaction un peu bourgeoise ; mais on peut aussi, rempli de cette énergie singulière qu’est la joie, s’arracher à l’attraction de soi-même et s’élancer vers les étoiles et vers les autres, dans ce mélange d’altruisme et de volonté de puissance qui, bien que positif, n’est jamais très loin de l’ύβρις.
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Nous accordons plus d’importance, d’intérêt et de valeur aux superstructures qu’aux éléments de base ; au superflu qu’à ce qui est nécessaire. De là une des difficultés à affronter la crise écologique : nous avons en effet beaucoup plus de mal à nous mobiliser et à ne serait-ce que dépenser de l’argent pour l’air, l’eau ou les autres ressources indispensables que pour un concert, un téléphone ou un beau vêtement.
Je me demande, parfois, si l’on ne prend pas les choses à l’envers. S’il n’est pas déraisonnable d’imaginer qu’on puisse, avant d’avoir éradiqué en nous cette violence, bâtir une nouvelle alliance ? S’il n’est pas illusoire de songer s’attaquer au réchauffement climatique, à l’effondrement de la biodiversite, à la salissure du monde sans être d’abord allés au coeur des ténèbres pour reconnaître le colonel Kurtz que chacun d’entre nous a en lui ?
Je ne comprends pas bien ces hommes et ces femmes qui, à l’incroyable richesse de la dualité hommes-femmes, préfèrent la platitude indifférenciée de l’humain ; ces humains qui militent pour plus de mixité, tout en prétendant qu’hommes et femmes sont strictement identiques ; ces hommes et ces femmes tellement imbues de patriarcat qu’elles ne valorisent que les attributs prêtés aux hommes.
Nous avons tendance à tout vouloir perfectionner, y compris ce qui travaille contre nous et contribue objectivement à la destruction de l’environnement et au pillage du monde : faire mieux est chez nous un ressort plus puissant que faire bien.
Voilà pourquoi on ne peut plus chercher un numéro de téléphone dans l’annuaire interne sans tomber sur le récit d’un technicien qui, a ses heures perdues, sauve les manchots de Patagonie, ou d’une cheffe de centre qui inaugure la semaine prochaine sa troisième exposition au MoMA.
Habiter vraiment son rôle (ou sa fonction) est le seul moyen de lui donner vie et humanité, de lui ouvrir les chemins de la morale et du remords, et de lui permettre d’échapper à la fonction de rouage anonyme appliquant mécaniquement les consignes reçues.
Il y a, dans tout sentiment amoureux, l’ambition (la prétention ?), l’illusion peut-être, d’être celui ou celle par qui l’espérance, la joie et le salut se fraieront un chemin jusqu’au cœur de l’autre ; d’être le prince charmant dont les sentiments purs, l’amour vrai et le dévouement sauveront l’être aimé de son sommeil, du sort qui lui fut jeté, de ses peurs ; et lui permettront d’être enfin lui-même, d’être qui il ou elle est vraiment.
C’est toujours cette ambition un peu démesurée, un peu ridicule peut-être, d’être non pas la chose et son contraire mais la chose dans son entièreté, dans sa diversité, dans son épaisseur, sa gravité et sa légèreté, tout ensemble et pour le même prix : un homme ou une femme, tout simplement, pieds dans la terre et tête dans les étoiles.
Je me demande s’il n’y a pas, dans notre amour du maquillage, de la coiffure, de la scarification, du vêtement, de la mode, dans notre recherche continuelle de ces atours qui à la fois nous fondent et nous distinguent, le désir de pousser plus loin encore, serait-ce en le brouillant, ce jeu délicieux de l’habit et du moine, du rôle et de la reconnaissance.
